L'histoire des Big Four : comment Deloitte, EY, KPMG et PwC ont conquis le monde de l'audit
L'histoire des quatre géants de l'audit et du conseil : Deloitte, EY, KPMG et PwC. De leur fondation au XIXe siècle à leur domination mondiale, l'épopée des Big Four.
Les Big Four, ces quatre géants de l'audit et du conseil qui emploient collectivement plus d'un million de personnes dans le monde, sont parmi les entreprises les plus influentes de l'économie mondiale... et pourtant parmi les moins connues du grand public. Deloitte, EY (Ernst & Young), KPMG et PwC (PricewaterhouseCoopers) auditent la quasi-totalité des grandes entreprises cotées des pays développés, conseillent gouvernements et multinationales sur leurs transformations, et forment chaque année des dizaines de milliers de professionnels qui alimenteront les directions financières, les fonds d'investissement et les startups technologiques du monde entier. Leur histoire est celle de l'audit professionnel lui-même : une professionnalisation progressive liée à l'essor du capitalisme industriel, à la régulation financière du XXe siècle et aux scandales comptables qui ont ponctuellement ébranlé leur réputation.
Les Big Four sont les quatre plus grands cabinets d'audit et de conseil au monde en 2025. Dans l'ordre de chiffre d'affaires : Deloitte (~65 Md USD), PwC (~55 Md USD), EY (~50 Md USD) et KPMG (~38 Md USD). Ensemble, ils emploient plus de 1,3 million de personnes dans plus de 150 pays. Leurs origines remontent au XIXe siècle en Angleterre, avec des fondateurs dont les noms sont devenus des marques mondiales après des décennies de fusions et d'absorptions.
Des origines dans l'Angleterre victorienne
Pour comprendre la naissance des Big Four, il faut revenir à l'Angleterre du XIXe siècle, berceau de la révolution industrielle et de la régulation comptable moderne. La nécessité d'un audit externe indépendant s'est imposée avec le développement des sociétés par actions (joint-stock companies) qui permettaient à des milliers d'actionnaires de confier leur capital à des dirigeants qu'ils ne connaissaient pas personnellement. La transparence financière, garantie par des vérificateurs indépendants, est devenue une nécessité légale avec le Companies Act anglais de 1844 et ses successeurs.
C'est dans ce contexte que William Welch Deloitte fonde son cabinet en 1845 à Londres. Il est l'un des premiers auditeurs à acquérir une réputation suffisante pour être mandaté par le Great Western Railway, l'une des plus grandes entreprises de l'époque. De l'autre côté de l'Atlantique, en 1849, Charles Waldo Haskins et Elijah Watt Sells créent à New York ce qui deviendra l'une des branches américaines de ce qui sera Deloitte. Les fondateurs de ce qui deviendra EY, Friedrich Wilhelm Ernst (côté allemand) et Arthur Young (côté américain), ouvrent leurs cabinets respectifs à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.
La profession comptable se structure progressivement avec la création des instituts professionnels : l'ICAEW (Institute of Chartered Accountants in England and Wales) en 1880, qui accordera les premières certifications officielles ACA. Ces institutions créent les standards qui donnent à la profession sa crédibilité et son autorégulation, bien avant que les régulateurs gouvernementaux ne s'en mêlent.
Le siècle des fusions : de l'Ère des Huit à l'Ère des Quatre
Jusqu'à la fin des années 1980, on parlait des « Big Eight » de l'audit : Arthur Andersen, Arthur Young, Coopers & Lybrand, Deloitte Haskins & Sells, Ernst & Whinney, Peat Marwick Mitchell, Price Waterhouse et Touche Ross. Chacun de ces cabinets avait construit son réseau mondial indépendamment, avec des marques locales et des partenariats variables selon les pays.
La vague de fusions des années 1980-1990 a réduit les Big Eight à Big Six, puis à Big Five, puis à Big Four. En 1989, Ernst & Whinney fusionne avec Arthur Young pour créer Ernst & Young. La même année, Deloitte Haskins & Sells fusionne avec Touche Ross pour créer Deloitte & Touche. En 1998, la fusion Price Waterhouse - Coopers & Lybrand crée PricewaterhouseCoopers (PwC), alors le plus grand cabinet d'audit du monde. Ces fusions sont motivées par la nécessité d'atteindre une taille critique pour servir des multinationales qui souhaitent avoir un seul auditeur à l'échelle mondiale, et par les économies d'échelle dans les systèmes informatiques et la formation.
| Cabinet actuel | Fondateurs et ancêtres principaux | Année de création actuelle |
|---|---|---|
| Deloitte | Deloitte (1845), Touche Ross, Haskins & Sells | 1989 (fusion Deloitte H&S / Touche Ross) |
| Ernst & Young (EY) | Ernst & Ernst (1903), Arthur Young (1894) | 1989 (fusion) |
| KPMG | Peat Marwick (1911), KMG (Klynveld Kraayenhof) | 1987 (fusion) |
| PricewaterhouseCoopers (PwC) | Price Waterhouse (1849), Coopers & Lybrand (1898) | 1998 (fusion) |
La chute d'Arthur Andersen : du Big Five au Big Four
Le passage des Big Five aux Big Four est une histoire dramatique directement liée à l'un des plus grands scandales comptables de l'histoire américaine. Arthur Andersen, fondé en 1913 à Chicago par un comptable de 28 ans du même nom, était à la fin des années 1990 l'un des cabinets d'audit les plus respectés du monde et le plus rentable par associé. Il auditait des entreprises aussi emblématiques que General Electric, Delta Air Lines et... Enron.
La chute d'Enron en 2001, révélant des fraudes comptables massives que les auditeurs d'Arthur Andersen auraient dû détecter et signaler, a conduit à une investigation criminelle du cabinet lui-même. En juin 2002, Arthur Andersen est reconnu coupable d'obstruction à la justice pour avoir détruit des documents liés à l'audit d'Enron. Même si cette condamnation a été annulée en appel en 2005 par la Cour Suprême américaine, le mal était fait : des milliers de clients ont quitté le cabinet, les meilleurs partenaires ont rejoint les concurrents, et Arthur Andersen a cessé ses activités d'audit en août 2002. En quelques mois, le plus grand cabinet d'audit américain avait disparu, répartissant ses 85 000 employés dans les Big Four survivants et d'autres cabinets.
Ce scandale a conduit à l'adoption du Sarbanes-Oxley Act en juillet 2002, qui a profondément réformé la gouvernance d'entreprise et la régulation de l'audit aux États-Unis. Il a créé le PCAOB (Public Company Accounting Oversight Board), un organisme de surveillance indépendant des auditeurs des sociétés cotées, réduisant l'autorégulation de la profession.
L'une des tensions fondamentales qui traverse l'histoire des Big Four est leur double rôle d'auditeur (dont la mission est d'émettre un jugement indépendant sur les comptes) et de conseil (dont la mission est de vendre des services aux entreprises). Quand un cabinet audit une entreprise tout en lui vendant des services de conseil pour plusieurs millions d'euros, son indépendance de jugement est-elle menacée ? Cette question a conduit à des régulations strictes (Sarbanes-Oxley impose des restrictions sur les services non audit que peut fournir l'auditeur), et plusieurs Big Four ont envisagé des scissions entre leurs activités d'audit et de conseil. EY a sérieusement envisagé cette scission en 2022-2023 (projet « Everest ») avant de l'abandonner après des désaccords entre ses partenaires.
La domination mondiale : pourquoi si difficile à concurrencer ?
Les Big Four maintiennent une position quasi monopolistique sur l'audit des grandes sociétés cotées pour plusieurs raisons structurelles. La première est réglementaire : dans de nombreux pays, seuls des cabinets d'une certaine taille et réputation peuvent auditer les entreprises d'importance systémique (grandes banques, assureurs, sociétés du CAC 40, du S&P 500...). Les régulateurs, après Enron, ont eu tendance à exiger encore plus de rigueur et de resources, ce qui favorise les plus grands cabinets.
La deuxième raison est le réseau mondial : une multinationale qui opère dans 80 pays veut un auditeur qui peut vérifier ses comptes dans tous ces pays avec des équipes locales compétentes. Seuls les Big Four ont cette couverture géographique exhaustive. La troisième raison est la réputation : pour un conseil d'administration, choisir un Big Four pour l'audit est un signal de sérieux envoyé aux actionnaires et aux marchés. Changer d'auditeur pour un cabinet moins connu peut être interprété comme un signe négatif.
Les Big Four en France
En France, les Big Four sont présents sous leurs marques mondiales et occupent une position dominante sur le marché de l'audit des sociétés cotées. PwC, Deloitte, EY et KPMG auditent la quasi-totalité des sociétés du CAC 40 (souvent en co-commissariat aux comptes selon la loi française, qui impose deux commissaires aux comptes pour les grandes sociétés). Le marché français de l'audit est l'un des rares en Europe à maintenir le système du co-commissariat, qui impose d'avoir deux cabinets d'audit distincts pour certifier les comptes des plus grandes entreprises. Ce système, défendu comme une protection de l'indépendance et de la qualité, est régulièrement remis en question par les grandes entreprises qui y voient un surcoût.
Au-delà de l'audit, les départements conseil des Big Four sont d'importants employeurs du marché français du conseil : Deloitte Conseil, EY Parthenon, PwC Strategy& et KPMG Advisory emploient des milliers de consultants en France dans des domaines allant de la stratégie à la transformation digitale en passant par la gestion des risques et la conformité réglementaire.
Comment rejoindre un Big Four en France ?
Les Big Four recrutent principalement des diplômés bac+5 issus d'écoles de commerce, d'universités de gestion, d'écoles d'ingénieurs et de formations comptables (DSCG, DCG). Les stages et alternances sont très courants et constituent souvent une porte d'entrée. Les processus de recrutement incluent des entretiens de motivation, des tests de logique et de compétences, et des entretiens avec des managers. La plupart des Big Four recrutent en continu et proposent des accès via leurs sites carrières. En France, les recrutements les plus massifs se font à Paris (notamment dans le quartier de La Défense) mais des postes existent dans les bureaux régionaux (Lyon, Bordeaux, Marseille, Lille, Nantes...).
Y a-t-il des alternatives aux Big Four pour travailler dans l'audit ?
Oui. Au-delà des Big Four, il existe des cabinets dits « mid-tier » qui occupent le segment entre les Big Four et les petits cabinets locaux. En France, les principaux sont Mazars (devenu récemment Forvis Mazars après une fusion avec le cabinet américain CBIZ Forvis), Grant Thornton, BDO et Baker McKenzie (pour le conseil juridique). Ces cabinets ont une empreinte internationale significative et peuvent offrir des carrières comparables aux Big Four avec parfois plus de responsabilités à un stade précoce de la carrière. Pour l'audit des PME et des ETI, des milliers de cabinets régionaux et locaux constituent un tissu dense offrant des opportunités aux jeunes comptables.
Les Big Four sont-ils vraiment indépendants en tant qu'auditeurs ?
C'est la question fondamentale de la régulation de l'audit. Les Big Four sont légalement tenus de maintenir leur indépendance par rapport aux entreprises qu'ils auditent (rotation des associés responsables, restrictions sur les services non-audit, règles sur les conflits d'intérêts...). Mais des critiques persistent sur le fait que des cabinets qui dépendent financièrement de leurs clients-auditeurs ne peuvent pas être pleinement indépendants. Des scandales périodiques (Wirecard en Allemagne audité par EY, plusieurs faillites bancaires mal détectées) alimentent ce débat. La pression sur les honoraires d'audit, souvent négociés à la baisse pour des raisons commerciales, est aussi critiquée car elle peut conduire à réduire le temps passé sur les vérifications.
L'histoire des Big Four est celle d'une profession qui a accompagné et parfois façonné le capitalisme moderne. Ces cabinets sont à la fois gardiens de la transparence financière et acteurs économiques puissants avec leurs propres intérêts. Leur histoire, jalonnée de fusions spectaculaires, de scandales retentissants et d'adaptations permanentes aux nouvelles régulations, continue de s'écrire à mesure que les marchés financiers mondiaux évoluent et que les exigences de transparence et de durabilité (ESG, reporting extra-financier) élargissent le champ de leur mission.